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PAUL LOWRY QUEL
CORPS?
Paul Lussier
La photographie aurait-elle la vanité d'être un art? Faut-il,
encore aujourd'hui lorsqu'il s'agit de photographie, débattre,
comme au XIX` siècle, de cette éternelle et baudelairienne
question ? Dans l'affirmative, c'est admettre que l'imaginaire photographique
de Paul Lowry n'est rien d'autre que l'érosion féconde du
représenté. Penser le contraire signifierait voir la photographie
comme un simple moyen de reproduction mécanique et servile. Non,
la photographie peut se laisser gagner par l'attrait tactile des touches
caressées et par les surfaces graphiques savamment modulées
comme chez Paul Lowry. Pour lui, la photographie est aussi érosive
et le sujet ainsi mis en relief accomplit son abrasive besogne.
Des ruses de Prométhée nous retiendrons que le corps se
régénère. Comme le chirurgien l'artiste coupe, remplace
et répare. Ailleurs, le corps s'offre. Le corps devient à
la fois objet, sujet et matériau. Ces bouts de peau sont oins.
On leur invente parfois des machines inutiles pour les faire travailler
et les rendre plus beaux. Engins commodes pour cette nouvelle mise en
valeur du corps qui doit souffrir pour s'embellir. Paul Lowry fait tout
le contraire. II élague le corps, souvent le sien, le rehausse
ou le sacrifie. Parfois même, il ri hésite pas à mettre
en scène des machines agonisantes et catastrophiques. Ainsi, il
réalise la théâtralisation d'un corps où se
joue la fascination du diabolique.
Bien avant les rehauts et les repentirs, ces têtes ne furent-elles
pas portraits ou autoportraits ? Machines à montrer la face. Chez
Paul Lowry, les face-à-face deviennent des territoires poïétiques
d'où surgit la vie. Celle de la peine-à-jouir celle aussi
du trop-à-vivre, le trop plein des débordements et des autres
pertes où se dérobe la mort. Ailleurs, les face-à-face
sont de simples copulations sur les thèmes de la mixtion, de interfécondité,
du métissage aussi. Son esthétique nous invite sur un terrain
à risques élevés. Regarder une photographie de Paul
Lowry, c'est consulter un oracle. Souvent le sien que l'on trouve non
pas par hasard mais accidentellement. Celui que l'on découvre par
surprise dans
l'intimité subversive et glaireuse d'une libido refoulée.
Cette culture du corps, comme nous la vivons aujourd'hui, permet sa représentation
et invite l'artiste à sa manipulation. Fauve, il doit traquer la
chose aux confins du désir, là où naissent les larmes,
les sueurs et autres nectars. Nous retrouvons le même phénomène
dans les soubresauts du passé, dans la vie des saints et de leurs
martyres - Santa Lucia s'arracha elle-même les yeux - dons la verte
histoire de Mary Shelley et dans l'histoire de fart Goya, etc.
Si nous considérons que la représentation peinte ou photographiée
nous enseigne, ne serions-nous pas en droit de croire à une histoire
naturelle ? Par sa mise en scène, le corps nous apprendrait alors,
et ceci sans perversion aucune, nos origines célestes ou celles
qui surgissent des entrailles de la terre, dessins brouillons de mains
divines.
- Non! s'écrira Paul Lowry. Nous naissons après la chute,
dans le lit jaune du péché.
C'est peut-être ainsi que ses oeuvres nous convient à l'impudique
fête du corps. Elles nous dirigent dans la découverte du
fastueux mystère du corps et dans la résolution fictive
de sa mécanique. Dénudés de tout accessoire, ses
corps sont étrangers ou familiers. Its sont indécents et
impudiques. Nous sortons de l'expérience davantage inquiets que
comblés.
Aimer les photographies de Paul Lowry, c'est développer le goût
du sombre, du noir, de ce noir qui mange tout et qui nous abandonne au
blane. C'est aussi apprendre la solitude dans ce qu'elle a de plus étourdissant,
jusqu'au phénomène le plus pervers des zones grises. C'est
faire l'expérience du secret dans ce qu'il a de plus blanc, de
ce blanc du tout-vomi. Comme ces humeurs helléniques, les noires,
les grises et les blanches des oracles consultés. Aimer une photographie
de Paul Lowry c'est aussi se substituer à Narcisse et retenir son
souffle éternellement afin de pénétrer du regard
le noir du malheur. Apprécier enfin une photographie de Paul Lowry,
c'est se compromettre dans le blanc de ses yeux alors que la mise à
nu de l'artiste, la vraie, est aussi la nôtre.
Ce n'est certainement pas par hasard si cette exposition s'ouvre sur l'explosive
auto-fellation où seule une flèche pourrait crever l'oeil
fou de l'aigle, faisant du même coup disparaître le fantasme,
celui du prédateur dévorant le foie de Prométhée.
Laissons là la viscère.
Plus fondamentalement et de façon moins perverse, le corps renvoie
à la sexualité et à rien de moins que la mort. Paul
Lowry nous le rappelle lorsqu'il nous parle avec raffinement de ces petites
morts, celles du plaisir, celles du vertige, ces morts multiples qui brouillent
le regard. Ces petites morts, dont on devrait se méfier, viennent
conquérir de nouveaux territoires encore insoupçonnés.
Territoires mnémoniques qui nous sont tout aussi familiers que
placentaires, tout aussi ludiques que terribles. Définitivement
une esthétique qui vient nous chercher et nous reconduire là
où la vie est elle-même considérée comme une
perte. Dans ces conditions, ne faudrait-il pas désespérément
inverser la dialectique et faire revivre par le trait photographique ce
qui vient de mourir.
Pour Platon, le corps était le sarcophage de l'âme. L'écran.
Ailleurs, Paul Lowry nous présente des corps-écrans et ces
grilles nous protègent, croyons-nous, du monde des lumières,
sinon de nous-mêmes. Mais de quel écran s'agit-il ? D'abord
de celui de l'artiste dans cet indécent et impalpable filtre d'offertoire.
Dans certaines propositions il s'agit d'écrans qui séparent
celui qui regarde de la chose regardée. Placé de l'autre
côté du vitrage, le regardeur à travers ce prisme
réfléchissant
réalise que le " Je " joue à Narcisse. De ce face-à-face,
de ces écrans contre-écrans le " Je " retiendra
comment cette peau transparente et perméable aux émotions
de l'autre est à la fois mince et fragile. Mince comme son support
et sa fine couche d'argent. Fragile comme le verre qui la protège.
L'idée du corps-sarcophage repose sur un principe
binaire et tendu. D'une part une matière mince et fragile : l'enveloppe,
lieu où viennent s'échouer les pulsions. D'autre part une
masse qui ne cherche qu'à se désincarner, qu'à quitter
cette chair pour abandonner cette enveloppe par la desquamation, la pulvérisation,
la défenestration, le dépeçage et la putréfaction.
C'est à ce duel que Paul Lowry nous convie. C'est dans ce carnaval
du grain, celui de la peau, qu'il nous abandonne à nouveau et nous
convie à l'autopsie de nos émotions. Rien de moins.
Le corps est à la mode dit-on. Il est d'actualité, il est
matériau médiatique. Il est aussi bon à rien, les
charniers nous en font la preuve. Tel un théâtre du vrai,
le corps nous est quotidiennement servi. On l'offre à plusieurs
commerces, on le consomme, on le flatte, on l'enduit et on l'expose. Comme
lard, il est vendu bien souvent à rabais.
Paul Lowry à son tour flatte, enduit et expose. Il est artisan
de l'image bien avant celle de la technique qu'il souhaite la moins apparente
possible. Cette approche marginalise en quelque sorte le travail de Paul
Lowry dans la photographie dite picturale. En franchissant ainsi le seuil
de la photographie, il atteint le photographié et nous apprenons
que l'artiste devient peintre, le mot est commode, même si le support
reste photographique.
Des photographies qui sont d'ingénieux cabinets de curiosités
et de fructueuses sources d'extravagantes corporéités. De
charnels corps théâtres recomposés où le naturel
est insupportablement remplacé par une machination sortie tout
droit d'un " Ecorché vivant " d'Honoré Fragonard.
Voici que le reflet du miroir s'embrouille et le souvenir d'y avoir déjà
été se dissipe. En noir et blanc, le fer rouge du sujet
marque, il parle aux yeux; alors que la fascination interdirait toute
complaisance.
Paul Lussier
Peintre, enseigne à l'Université du Québec à
Chicoutimi depuis 19'78
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